
Il remonte se coucher sans même m'accorder un regard. Il est six
heures du matin, je viens de rentrer.
Toby s'est mis à aboyer, et il est descendu m'ouvrir. J'ai eu beau miauler et lui
entourer les mollets de toute ma queue, il boude, ignorance totale. J'ai faim moi ! mais Il s'en moque.
On a tellement rigolé avec Globule, et j'avoue ne pas avoir pensé à eux qui
s'inquiétaient de ne pas me voir rentrer. J'imagine papa tout ébouriffé entrain d'agiter le paquet de croquettes qui me fait accourir si vite tous les soirs. Ne me voyant pas venir, il a du se
faire un sang d'encre.
Deux ou trois fois dans la nuit, il s'est levé pour voir si j'étais encore de ce
monde; et pendant ce temps, Globule et moi pleurions de rire sur l'ancien viaduc de la ligne de chemin de fer, aujourd'hui écroulé, et appelé "le pont cassé."
C'est là que sévit la grande chouette dont chaque nuit le hululement épouvante bon
nombre des habitants du village et de la forêt.
Elle se perche à la plus haute fourche d'un vieil acacias, sous la dernière arche
du pont, perdue dans la végétation, et qui fait caisse de résonance. C'est pourquoi son hululement s'amplifie, roule, résonne et s'entend de si loin semblant venir de partout et nulle
part.
Avec Globule, nous nous promenions un soir de pleine lune le long du pont cassé,
attentifs aux bruits de la nuit, nous amusant àles identifier. Le clapotis de la rivière, le murmure du ruisseau de Pampelune qui la longe quelques mètres puis préfère prendre le chemin de la
pièce d'eau, le bruissement des feuilles dans les arbres, le plouf d'une grenouille à moitié endormie.
Quand tout à coup, son hululement nous a pétrifié sur place. Nous retournant comme un
seul chat, nous avons aperçu sa silhouette qui se détachait sur la lune telle une ombre chinoise. Nous avions découvert le secret de la grande chouette.
Alors cette nuit nous avons décidé de lui rendre la pareille. Nous nous sommes
cachés tout en haut du pont cassé, juste au-dessus de l'arche, surplombant le sommet des arbres. Là où un tas de petites pierres de silex de l'ancienne voie ferrée est sur le point de tomber
dans la rivière.
Elle est arrivée en silence, imperceptible bruissement d'ailes, et s'est perchée à
la fourche du vieil acacias. Au moment ou elle entamait son long cri, nous avons poussé de toutes nos forces sur le tas de cailloux. Ils sont allés frapper la surface de l'eau et
les rochers avoisinant dans un vacarme époustouflant, résonant bien plus fort que son cri étouffé par la surprise.
Effrayée, elle s'est élancée dans les airs, se cognant aux branches et y laissant
même quelques plumes.
J'en ai ramené une pour papa, mais il ne l'a pas vue sur le seuil de la
porte.